Histoire de Lucotte (par Lynda Franceschi)

MAlSON LUCOTTE
Lenoir JOSEY (OTSN 1995)
 
1ERE PARTlE

 

Il y a eu étonnamment peu de choses écrites sur les soldats Lucotte. Cela devrait changer totalement dans les années à venir, avec la parution d’un livre en français par mon vieil ami Christian Blondieau, l’expert en petits soldats en France. Entretemps, j’espère que cet article aidera les collectionneurs et stimulera l’intérêt pour un sujet extraordinaire.

 

Des auteurs reconnus tels le Dr Donald Grant et feu John Garrat ont précédemment conjecturé que Lucotte a entrepris la production de ses soldats de métal 55mm (piétons) et 75mm (cavaliers) au XlXème siècle. Après recherche approfondie dans les archives de la Maison Lucotte, l’expert français Blondieau et l'ancienne propriétaire de la Société Lynda Franceschi soutiennent que Lucotte a effectivement démarré la production de ses soldats de plomb 55 et 75mm en 1903 à Paris sous la direction de Monsieur P. Courtès, le gendre d’un Monsieur Lucotte qui est mort en 1902.

 

ll est très intéressant de noter que c’est également en 1903 que Britains a sérieusement entrepris de remodeler ses anciennes figurines germaniques, de façon plus réaliste. Cette synchronicité de la part des deux entreprises semble plus qu'une « coïncidence ».

 

Les étiquettes des boîtes Lucotte de la Belle Epoque mentionnent que la Maison Lucotte - Au plat d'Etain était établie au 37 quater rue des Saints pères. Mes recherches montrent que c'était une rue prospère de la Rive Gauche dans le sixième arrondissement de Paris, à environ deux pâtés de maison de la plus vieille église de Paris, St Germain des Prés. Le voisinage, à la Belle Epoque. se composait de boutiques prospères, d’institutions d'éducation supérieure, et de beaux immeubles anciens. Les résidents étaient des éducateurs à succès. des médecins, des artistes, des intellectuels et de petits hommes d’affaires. En 1903, le 37 quater, rue des Sts Pères, plaçait la Maison Lucotte juste à côté de l’hôpital de la Charité, bâti en 1613 et considéré à l’époque comme l'hôpital de charité le mieux tenu de Paris. L'hôpital commençait au 309 rue des Sts Pères et avait une entrée près du 45. L’immeuble voisin de l'hôpital était la chapelle Saint Pierre du XVllème siècle qui marquait le coin avec l’animé Boulevard St Germain. En face de la Maison Lucotte, au 24/28, il y avait l’École Technique Nationale, logée dans un immeuble du XVlllème, et au 30, la boutique de chocolats de qualité Debauve & Gallais bâtie en 1819. Au 38, un bâtiment XVlllè orné de masques grotesques ciselés et d'un toit mansardé.

 

La Maison Lucotte, ou Au Plat d'Etain du nom de la boutique, était au rez-‘de-chaussée, la fabrique étant au sous-sol. Selon des témoins oculaires, on pouvait, de la boutique ou de la rue, voir à travers les fenêtres la fabrication des soldats. Au 39 Qter, il y"avait la Maison E Sandre, fondée en 1866, dont “la grande spécialité (était) les soldats et sujets en plomb”. Les premières étiquettes Lucotte indiquent aussi que “la grande spécialité (était) la production de soldats et sujets en plomb produits depuis 1840”. L’étiquette affirme également que Lucotte manufacturait de la vaisselle d'étain. Espérons que M.Blondieau pourra expliquer le lien éventuel entre les deux Établissements et la date de 1840. Mon hypothèse est que Lucotte a entrepris sa production de soldats plats et de petite taille en 1840 : quelques années plus tard, Lucotte a vu les 54mm qui étaient vendus par son voisin - presque certainement des CBG, et peut-être des Britains. Fabricant expert d’objets de plomb et d'étain de qualité, ainsi que de soldats plats et de petits sujets, la société décida alors que son savoir-faire lui permettrait de produire avec une qualité supérieure à celle des fournisseurs de Sandre, et se mit à produire ses propres 55mm en 1903.

 

Les premiers Lucotte 55mm semblent avoir été des piétons et cavaliers Premier Empire, massifs. Les piétons première version furent produits en trois positions de base :

1) jambes séparées, pieds plats

2) jambes attachées

3) une position à genoux, rare, qui ne dut probablement pas plaire car elle est facilement renversée

 

Avec l’ajout de bras différents, les trois positions pouvaient donner beaucoup de figurines différentes. Ainsi, la position “jambes séparées", très polyvalente, pouvait, grâce à un choix judicieux des bras, représenter :

1) Un sujet au défilé

a) l’arme sur l’épaule

b) au présentez-arme

2) Un sujet à l’assaut, baïonnette au canon

3) Un sujet au feu

4) Un sujet rechargeant ou mettant baïonnette au canon

5) Un musicien. La position “jambes attachées" comportait aussi plusieurs choix de bras.

 

Très probablement parce que le corps avec jambes séparées initial avait un aspect assez raide, et que les têtes initiales étaient légèrement petites, Lucotte réalisa rapidement des têtes plus grosses et une version du piéton “jambes séparées” à l'attitude plus souple qui pouvait toujours "être utilisée pour des soldats au feu et en mouvement. Différents corps furent aussi ajoutés, pour les régiments inhabituels tels certaines unités étrangères, et pour une position en marche différente, habituellement utilisée pour les marins de la Garde.

 

Les premiers cavaliers furent produits avec un cavalier de base, monté sur un cheval :

1) au « fixe » 

2) au pas

3) au galop, avec des rênes en « fil de fer ».

Ces rênes en fil de fer furent rapidement remplacées par des rênes fondues en plomb ou étain plus réalistes, ingénieusement fixées à la bouche du cheval grâce à un bossage du moulage. Cette méthode se révéla fragile et peut-être difficile à mouler, aussi après quelques années les rênes moulées furent, de manière plus pérenne quoique moins esthétique, fixées par un petit fil passant à travers la bouche du cheval.

 

Dès le début, les figurines Lucotte comportèrent des bras emboîtés, les bras comportant un trou permettant de les emboîter sur des tétons situés sous les épaules. Les tétons étaient alors rivés au marteau pour fixer les bras, une excroissance plate située sur l’épaule étant ensuite rabattue pour parfaire la fixation (photo 7). Cette caractéristique constitue l'un des moyens les plus faciles d’identifier un Lucotte car elle a été utilisée jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, lorsque Lucotte/CBG commença à souder les bras sur le corps. La tête et le havresac étaient également emboîtés sur le corps. Les sabres, sabretaches, certains plumets, les instruments de musique, etc. étaient soudés sur le sujet.

 

Utilisant le savoir-faire considérable acquis au fil des ans en matière de fabrication d'objets de plomb et d'étain, Lucotte choisit un alliage à haute teneur en étain. Cet alliage, ajouté à l’excellence des moules, permit une grande finesse de détail de toutes les pièces. Une fois emboîtées et soudées ensembles, elles donnaient vie à un soldat très réaliste. Une bonne décoration, avec un détail correct, donnait une figurine de haute qualité, quoique nécessairement chère.

 

2EME PARTIE

Les premiers 55mm Lucotte représentaient les régiments d'infanterie et de cavalerie de toutes les armées du temps de l'Empire, françaises comme étrangères, y compris l’artillerie et le train des équipages. En changeant les têtes, les bras et les parties soudées, un nombre de régiments illimité pouvait être réalisé à partir de quelques corps de base. et il apparaît que Lucotte finit par réaliser pratiquement tous les régiments français et de nombreux régiments alliés ou ennemis des guerres Napoléoniennes. Une gamme de soldats de la République, comprenant de l'infanterie, de l’artillerie, des généraux et Bonaparte, fut aussi produite, mais n’eut apparemment pas de succès, et ces pièces sont rares.

 

Dès le début, les Lucotte furent décorés avec beaucoup de précision, à un haut degré de qualité. Un catalogue ancien qualifie les figurines Empire de “collection‘ artistique” aux “uniformes tirés des documents les plus authentiques”. La documentation servant à la décoration précise des Lucotte semble venir de deux volumes d’illustrations extrêmement détaillées probablement spécialement réalisées pour la Maison Lucotte en 1906 (vol Il) et avant (cf Don Grant, Mignot-Lucotte Historical Review, numéro 6 pp 300—303) Après le rachat de Lucotte par CBG Mignot en 1928, des cartes peintes fixées à des modèles furent utilisées comme guides de décoration dans un essai de simplification et de standardisation de la décoration.

 

La décoration de certaines pièces parmi les plus anciennes n’atteignant pas ce très haut degré de qualité, il est possible qu’elles soient les premières, donc légèrement plus sommaires (comme par exemple, les premiers Courtenay comparés aux sujets suivants) ou encore, il est possible que deux qualités de décoration aient été offertes. Les sujets les plus anciens ont également des plumets plus petits que ceux des sujets postérieurs, certains arborent des moustaches et des boucs de style Victorien, et certains, des  terrasses vertes au lieu des terrasses beiges ou grises des pièces suivantes.

 

L’infanterie Lucotte était vendue la plupart du temps en boîtes de 12, 18 ou 22, plus un officier à cheval. Les ensembles d’infanterie se composaient habituellement d'un officier à pied, d’un officier porte-drapeau, d’un tambour ou un cornet, plus les fantassins, bien qu’un officier à cheval ait généralement été ajouté, à la place de deux fantassins, dans les compositions les plus importantes. La cavalerie était habituellement présentée en boîtes de six ou de douze. Cependant. des boîtes d'une figurine ou des dioramas étaient disponibles aussi. Les compositions comprenaient généralement un seul régiment, mais étaient parfois panachées, par exemple cinq cavaliers d'un régiment et sept d’un autre, plus souvent six et six ou trois et trois.

Dans les ensembles de cavalerie, les boîtes de six comportaient habituellement un trompette et cinq cavaliers, quoique les premiers ensembles de hussards aient habituellement consisté en un officier, un trompette et des cavaliers des compagnies ordinaires et d'élite. Les ensembles plus importants comprenaient normalement un officier, un étendard, un trompette et neuf cavaliers, des compagnies ordinaires, des compagnies d’élite ou des deux.

Le fameux ensemble des maréchaux, généraux et aides-de-camp du Grand État-major de Napoléon pouvait être acquis en ensembles de seize ou 24 figurines à cheval offrant “une précision stricte des uniformes, une qualité de fabrication spéciale et une étiquette au nom de chaque cavalier”.

 

L’examen d’un catalogue d’après la Grande Guerre montre qu’un cavalier Empire, à 5,50 Frs, coûtait plus de deux fois et demie le prix d’un piéton, 2,10 Frs. Un porte-drapeau ou un tambour étaient légèrement plus chers à 2F45. ll est intéressant de noter que plus l’ensemble était important. plus son prix était proportionnellement élevé. Ainsi, la boite de douze piétons coûtait 25F25 alors que la boîte de 24 en coûtait 56 et ne comportait qu’un seul drapeau et un seul tambour! Une boîte de six cavaliers coûtait 35F, et une boîte de douze, 77. ll n’est pas étonnant que les grandes compositions soient bien plus rares. Le Grand Etat Major de 24 pièces coûtait 245F, contre 170 pour l’ensemble de 16 pièces - environ le double des prix normaux de la cavalerie.

 

Les fantassins étaient soit laissés en vrac, soit cousus dans une boîte avec une ficelle noire ou beige, sur un carton jaune ajouré et percé. Les figurines étaient parfois protégées par une couche de coton placée entre le carton et la pièce. Le poids élevé des sujets massifs de cavalerie et le fait que cavalier et selle soient amovibles rendaient apparemment problématique une fixation à la Britains. Aussi les cavaliers n’étaient habituellement pas cousus, mais bien emballés de façon à ce qu’ils ne puissent bouger.

 

Les premières boîtes étaient en carton fort ou en carton et bois recouverts d’un papier rouge gaufré caractéristique et d’une étiquette colorée et informative. Dans les intérieurs des couvercles, étaient souvent imprimées des listes de pièces disponibles. Après le rachat par Mignot en 1928, la boîte conserva l’étiquette Lucotte mais un liséré doré fut ajouté aux arêtes de la boîte. Après le déménagement de la rue des Sts Pères, un carton plus léger fut utilisé pour les boîtes, ainsi qu’une couverture d’un rouge plus léger, sans gaufrage, ainsi qu’une étiquette aussi colorée mais très vague, ne comportant que le logo Lucotte mais sans mention de société ni adresse (photo 6) Peut-être les nouveaux propriétaires ne tenaient-ils pas à ce que le monde apprenne que la société avait changé de mains.

 

En 1913, la famille Lucotte/Courtes avait vendu la société à Madame M Margat qui étoffa considérablement la gamme en produisant une série complète de tous les combattants de la Grande Guerre en trois tailles - la première Grandeur de 32mm pour les piétons et 40 pour les cavaliers, la Seconde de 40 et 50 mm, et la Troisième de 55 et 75mm. Deux nouveaux chevaux au galop furent ajoutés à cette époque, ainsi que le “cheval Margat" . Ce cheval Margat et la plupart des sujets de la Grande guerre étaient probablement une tentative de réduire les coûts de production par une diminution du nombre d’éléments. Ce cheval plus sommaire ne rencontra probablement pas le succès car il est rare lui aussi. En examinant le catalogue mentionné ci-dessus, nous avons aussi découvert que les figurines de la Grande Guerre étaient presque 40% moins chères que celles de l’Empire. ll semble que Margat pensait que les acheteurs seraient plus intéressés par les sujets de la Grande Guerre que par l’Empire. car son catalogue d’après-guerre se concentre dessus. et que les deux formats réduits sont tous deux dévolus à la Grande guerre, non à l’Empire. Bien que le patriotisme ait pu aiguillonner les ventes de figurines de la Grande Guerre durant celle-ci et donné à Margat la sensation que ces pièces continueraient à être très populaires, le public était désillusionné et épuisé après la guerre. Les gens voulaient généralement oublier la Grande Guerre aussi était-il naturel que, recherchant l’évasion et la fiction, les collectionneurs préfèrent les figurines Empire hautes en couleurs aux rappels plus ternes de la tragédie qu’avait été la Grande guerre, bien qu’elles soient plus onéreuses. En conséquence, les pièces produites pendant l'après-guerre sont principalement « Empire ».